Séance 7

Bataille Crépusculaire

1) Une aide inattendue
2) Les Thérans embusqués par la volaille débusqués
3) Jack, nous volons !
4) La Bataille des Pics du Crépuscule
5) Cautions morales et précautions militaires

1. Une aide inattendue —

Nous mettons deux jours à récupérer de notre mission. Ils sont mis à profit par Enky, qui va voir Renna pour s’enquérir de sa marque d’écharde : c’est une semi-bonne nouvelle lorsque nous apprenons que ladite marque n’est pas liée à une Horreur. Probablement des assassins conventionnels, ce qui est rassurant. De plus, il existerait un moyen de remonter à ses marqueurs ! Nous voilà très bien, comme dit Cyd.

Dans la soirée du deuxième jour, alors que nous vaquons à nos occupations, Kéran nous invita à bord du Mistral. Toujours curieux de la présence d’un humain commandant les trolls, j’employai mes maigres talents magiques à détecter des trames de vie sur sa personne. Une lumière digne du plus grand des phares m’éclata la vue Astrale, avec un petit détail supplémentaire. Dans le grand flou lumineux, je détectai un petit point dense émettant une lumière d’une blanche dureté, comme séparée du reste. Je devais en faire part plus tard à mes compagnons, ce qui parut retenir l’attention des divers manieurs de sorts. Personnellement, je n’aurais su quoi en conclure.

Le soir, nous nous voyons assignée une nouvelle mission. Kéran nous charge de redescendre à la base des pics. Les trolls (et l’humain les commandant) avaient reçu une missive mystérieuse, indiquant que du matériel avait été déposé pour eux. Et qu’il fallait aller chercher le matériel.
Des questions?
Oui, visiblement, plein. et à raison. Cyd, pragmatique, ouvre le bal.
- Des informations sur le propriétaire?
- Non. Le courrier que j’ai reçu était anonyme. Il me dit simplement qu’il nous donnera l’accès à ces ressources dès demain.
- Une hypothèse alors?
- Non plus. Dans cette région, il y a trois possibilités. Les Thérans, les ékorcheurs ou des marchands de passage. Dans les deux premiers cas, ils n’auraient aucun intérêt à nous donner cela; mais je ne vois pas ce qui pourrait amener des marchands de Barsaive à se dire que l’implantation des pirates du tonnerre à cet endroit serait bénéfique. Donc non, pas d’idée claire.
Tazok s’indigne.
- C’est clairement un piège! Vous n’y avez pas pensé?!
- C’est aussi ce que je pense.
- Et vous nous y envoyez! Sympa!
- Oui, je pense que c’est un piège, c’est pour cela que je vous y envoie, vous. Et pas un groupe de transporteurs. Je veux savoir de quoi il en retourne.
Tazok, passant de colérique à profondément flatté, se tait. Mais Cyd intervient.
- Dans ce cas, avez-vous une idée de qui a tendu le piège?
- Pas plus. Peut-être des Thérans. C’est peu probable, mais je ne peux pas écarter la possibilité.
Sans plus de protestations, la discussion se termine. Mais avant, nous apprenons une nouvelle d’importance: le nom de l’Horreur dans les pics du Crépuscule serait connu ! Formidable.

Le grand Kéran nous dit ensuite qu’un petit bateau nous déposera là-bas le lendemain matin, et prend congé de nous. Je ne sais pas s’il paiera mes respects à Jar’Arak-Reth.

L’aube a à peine le temps de poindre que Vent-du-Nord nous réveille. Le sylphelin scarifié nous guide, ensommeillés, vers un T’skrang nerveux richement vêtu. Il se présente comme « Bourseplate ». Quelques calembours non-dits périssent tranquillement alors qu’il nous introduit à son navire et son équipage : c’est un céréalier, qui possèdent un bateau fortement armé. Ni pavillon, ni nom sur la coque : les céréaliers sont discrets de nos jours. Les membres d’équipage sont essentiellement T’skrangs, le second mis à part : c’est un ou une sylphelin/ine du nom de Véiliran.
Il m’est assez sympathique, et sa voix flûtée est agréable.

Les cinq heures de routes sont conséquemment tranquilles. Tazok les passe attentif, accroché au bastingage, l’œil sûr et le pied vaillant. Enky et Cyd, assis face à face, procèdent à un examen astral mutuel détaillé. Quoi que ça veuille dire.

Quant à moi, j’intègre rapidement la discussion entre Aylaan et Véliran, qui parlent de la discrétion. Je soutiens que des rafales de vent sont discrètes, alors qu’un grand vent ronflant ne l’est pas. Pour eux, rien de tout ça n’est discret, et moi non plus : mais eux oui. À la confusion s’ajoute Jah’Rod, avec ses réflexions typiquement trolls que j’apprécie beaucoup.

Une structure émergeant des nuages attire particulièrement notre attention : un amas de poutres et de protubérances de bois et de métal au flanc même de la montagne. Un fort troll, apparemment abandonné ? En temps de guerre ? Absurde ! Et étrange. Nous voulons y aller, plus tard, évidemment.

Nous jetons l’ancre en fin de matinée. Le bateau nous attendra ici, et nous commençons à avancer dans la forêt. Il est demandé à Tazok de parler à un arbre. Ceci se fait à la grande perplexité de Véiliran, à qui nous essayons d’expliquer le propos. Enfin, des gens essaient, pas moi. J’explique bien, mais je dois expliquer longtemps.

Tazok Œil-de-Sang nous rapporte que la forêt est épargnée par la corruption : par un phénomène intéressant de proie-prédateur-Apex, l’Horreur des pics a éloigné de la zone toutes les autres Horreurs et corruptions.

Nous avançons donc vers le point de rendez-vous, quand une SETH (Silhouette Encapuchonnée de Taille Humaine) sort de derrière un buisson. N’écoutant rien du tout, je charge…
…et stoppe alors que le vieil homme lève les bras devant son visage.
Il nous attendait, à ses dires. Il est là pour nous donner un parchemin, qu’il nous tend et que je saisis. Non magique, d’après Cyd. Je souhaite arrêter cet humain, qui me rappelle beaucoup Duhul’Rek, l’Ombre de Throal. Mais personne ne semble intéressé par poser des questions au vieil homme, qu’on m’intime de cesser de terroriser. À mon grand barrage, j’arrête les questions, et nous laissons fuir l’élément de réponse. Bien que nous n’ayons pas de questions, mais elles ne sont pas toujours nécessaires, dit Jah’Rod. Je le crois.

Le parchemin que le vieil homme nous a donné est une carte des environs, avec des marques indiquant probablement des caches. Une chose étrange : Bourseplate et Vent-du-Nord nous avaient également remis une carte de caches trolles, mais elles ne collent pas. Celle du vieil homme semble plus complète, plus exacte.

Après une courte trotte, nous arrivons à la première cache. Elle est aménagée à partir d’une grotte naturelle, et comporte un mécanisme secret qui nous est révélé par le parchemin. Je presse le bouton, et une paroi pivote.

Là, derrière, des caisses sont empilées. Et je jure que si vous n’avez jamais vu une caisse sourire, c’était le moment. Car toutes étaient frappées d’un loup (le masque, pas l’animal, NDA): le symbole des OMBRES DE BARSAIVE. Là, nous narguant : la SETH était bien une SETHOB. Les trolls en reçoivent donc de l’aide, ce qui me fait me demander : Kéran ferait-il partie de cette organisation ?

Nous procédons, prudents et curieux, à une inspection délicate des caisses. Je casse les lattes supérieures, et nous fouillons ensemble l’intérieur.
Comme promis, l’ensemble est riche de matériel militaire : fer de lance, lame de hache, boulets de canons, lingots d’alliage acier.

La cache suivante ne contient que de la nourriture, quoi qu’en grande quantité : viande séchée, légumes, champignons secs. La troisième cache révèle d’autres armes, de très bonne facture au vu de leur quantité. Tout semble réglementaire.

La 4ème cache cachée excite notre curiosité, et comme le dessert, nous l’avions gardée pour la fin. L’intérieur est macabrement riche : un tas de pièces d’or de la taille d’un nain est en plein milieu ! Encadré par des tête d’orcs piquées sur des lances comme des olives d’apéritif. Un repaire d’écorcheurs orcs… des barbares, disent les gens civilisés. Je trouve qu’ « écorcheurs » suffit à lui-même.
Les pièces d’or sont de diverses origines, selon les victimes des tanneurs. Nous bennons chacun une quantité raisonnable, comme on dit, l’étang sondeur.

Nous sortons avec notre morbide prise, et décidons avec le soleil que la journée est terminée. Véiliran sort un petit parchemin scellé de rouge, et l’ouvre avec une incantation aigüe.

Une boule lumineuse s’élève de notre position, sifflant et tourbillonnant. Idéal pour nous repérer.
Idéal, réellement. C’est ce que se dit aussi le bataillon Théran embusqué, hélas.

2. Les Thérans embusqués par la volaille débusqués

« On nous attaque ! » En effet. Une marée de soldats fonce sur nous, nous voilà bien !

Branle-bas de combat, les gardes sont prises et les mots magiques commencent à déchirer l’air ! Ou le canon. Ils ont un canon ! L’artillerie me stresse. Elle ajoute une composante « vaporisation aléatoire » à un combat autrement loyal. Je n’aime pas les Thérans, et le Jah’Rod fumant et rougeoyant à la hache tourbillonnante semble penser la même chose. Enky matérialise sa lance astrale alors qu’Aylaan les crible de flèches, et Cyd dégaine son épée : Véiliran saute sur mon dos, m’enjoignant de courir vers le canon aussi vite que possible. Je lui fais confiance ! Tchârge !

Le combat commence à tourner court alors que ma charge échoue. Cyd s’est déjà pris deux flèches, et les épées ont commencé à me lacérer. Jah’rod, en figure martiale effrayante, hache des soldats comme de la paille : mais ils sont nombreux, et les lances spectrales et abeilles magiques ne les retiendront pas longtemps. Les talents étranges de Véliran sont mis à profit, et une explosion retentit derrière le canon ! Illusoire, me rassure-t-il, mais suffisante pour créer une diversion. Malin.

Alors que je réussis une frappe-cymbale sur un esclavagiste avec un bruit agréable, un homme en robe rouge s’avance. Il tient une lanterne dans sa main droite, où une flamme visqueuse tremblote : il en prélève une partie d’un geste mou, et pointe son doigt imbibé de feu vers moi : je sens une dépression interne lorsqu’un de mes poumons cesse de fonctionner. Je suis percé de part en part. Cyd fonce sur lui, pour trouver sa route barrée par deux soldats en armures complètes, rougeoyantes.

C’est alors que Tazok fit étalage de sa surpuissante magie. Véritablement, je ne connais pas magicien plus apte au combat : que dire des boules de feu, morts-vivants, et autres jets de glace lorsqu’on peut invoquer une poule intelligente ?

Et voilà que la volaille surgie du néant se jette sur les soldats aux claymores et armures, virevoltant sur leur caparaçonnage, entravant leurs mouvements et occupant leur attention à chaque caquètement. Ceci certifie dans mon coeur que Tazok est le plus puissant magicien de notre groupe, sans offense pour les autres : mais si les poings enflammés dont Vel’ me dota pour le combat étaient jolis et impressionnants, ils diminuaient fortement mon impact.

Les flèches de la sylpheline semblaient ricocher sur un champ invisible autour du magicien, de la même façon que les coups ralentissaient à son contact : le combat s’éternisait… et BOUM. Je regarde autour de moi, m’attendant à ce qu’un de mes alliés ait volé en fumée, mais non. La cible, cette fois, était aérienne : notre chauffeur était en route. Il n’a visiblement pas pu faire « machine-à-rieurs » à temps.
Les artilleurs étaient revenus à leurs esprits, envoyant tous ceux du bateau aux cieux. Au loin, la carcasse fumante du navire de Bourseplate s’écrasait lamentablement, au désespoir de Véiliran, qui ne pouvait rien faire d’autre qu’imaginer son équipage brûler vif. Et notre billet de retour partit en fumée.
Aylan, dans son arbre, tenait un rouleau de parchemin et le lit d’un air anxieu. Puis elle regarda en l’air et nous désigna une fine silhouette à contre-jour indiscernable, qui décrivait de grands cercles dans le ciel comme un oiseau de proie.
Mais Vel’ ne se laissait pas aller au désespoir, et une autre explosion illusoire éclata derrière le mage !
Alors que ce dernier tourna la tête, distrait par le hurlement flûté, la rapière de Cyd trouva sa voie dans le bouclier jusqu’au cœur de l’homme. La lanterne se fracassa par terre, et alors que les soldats s’apprêtaient à sauter sur Cyd, celui-ci hurle :
« Tous à terre ! » La silhouette décrocha soudain de sa trajectoire, en fondait en piqué sur nous.

Nous avons à peine le temps d’obtempérer que la chose percute le sol au milieu de la mêlée. Un étrange nuage de poussière dorée nous recouvre. Chaos, agonie, les gardes s’effondrent : quelque chose de terrible est sur nous. Le bruit est effroyable.

Un silence mortel suit, et la poussière retombe. Nous entendons le bruit d’un vaisseau au-dessus de nous.

Tous les Thérans sont morts.

Au milieu, une T’skrang se tient, couverte de sang. Et semble jeune. Une tige de fer court le long de sa queue, à laquelle sont accrochés une multitudes de ficelles munies de crochets : elle semble être le pendant agressif de la danse caudale de T’sorbek.

Nous nous approchons de notre sauveuse, mais elle parle peu. Son nom est Brume-d’or. Alors que nous essayons de discuter, nous remarquons une fine membrane sous ses bras : T’skrang volant.

Le vaisseau descend tranquillement sur notre position.

3. Jack, nous volons !

Nous sommes conviés à bord via une échelle de corde nous pendant au nez. Nous montons, et constatons que le bateau est de très haute technologie. Il bat pavillon noir, et son équipage est principalement constitué d’orcs, et Brume-d’or en est la quartier-maître. Elle prend congé de nous, allant rigoler avec l’équipage. Elle y semble plus à l’aise qu’avec nous tout à l’heure.

Un orc mâle avec un outil à la place du bras vint alors vers nous.
« Je suis Main-de-Bronze. Bienvenue sur le Pégase ! Venez, je vous amène à la capitainerie. »
Nous suivons donc le probable second jusqu’à un grand bureau sur le pont supérieur. L’alcool et le tabac emplissent le paysage olfactif, et une silhouette se retourne de derrière un bureau de bois brut. C’est indubitablement une orc, massive. Nous ne parlions pas, mais nous nous taisons carrément en la voyant. Elle porte un manteau de cuir aussi couvert de cicatrices que son visage, et une pipe semble vissée à un sourire carnassier alors qu’elle nous dit :

« Salut les gars ! Moi c’est la capitaine Jack ! Alors, pas trop dur ?
-Euh, ben maintenant que vous êtes là, ça va ? » Tente Enky, déclenchant un éclat de rire faisant trembler pipe, cicatrices et murs du bateau.

Nous sommes invités à nous asseoir et partager un verre avec elle, ce que j’accepte immédiatement. L’Étiquette nous apprend à ne pas refuser dans ce genre de cas. Jah’Rod et Tazok semblent enthousiastes, et nous commençons à écouter les histoires de Jack.

Elle était esclave des Thérans, au Quai des Nuages. Elle nous raconte comment elle est devenue évadée professionnelle multirécidiviste : se laissant capturer, elle emportait ensuite toujours plus de prisonniers et de cicatrices avec elle en repartant. Elle a aussi embarqué le bateau sur lequel nous sommes ! D’où la technologie avancée, qualité Thérane.
Les détails de ses combats sont abracadabrants, mais nous ne les remettons jamais en doute. Au bout d’un moment, je lui demande au hasard si elle connaîtrait un certain Kéran ?
« Ah ! Ce vieux Kéran. » Elle fit une pause énigma-tabagique.
« Ouais, bien sûr que je le connais ! Un bon gars. Mais il n’a pas de prime sur sa tête, lui !
-Et vous, oui ?
-Et comment ! Je vaux plus cher que ce bateau, pardi ! Haha ! » Ce que Kéran nous confirmera plus ou moins plus tard.
Nous lui demandons aussi si elle a eu vent de structures trolls laissées non loin dans un apparent abandon : elle nous dit qu’il s’agit de « ressources cachées pour la guerre ». Étrange. Pourquoi ne pas nous l’avoir mentionné ?

Et pourquoi Kéran dirige-t-il les trolls ?
Le trajet vers la base troll se fait dans un flou céphalique certain.

La gnôle acide de la capitaine ravage nos systèmes nerveux centraux, et nous avons du mal à faire un rapport correct à Kéran. Une fois fait, et les emplacements transmis, nous sommes congédiés.

Cela ne me plaît pas. Je décide donc de mandater Vél’ et Aylaan pour une mission d’espionnage, qui semble se passer parfaitement bien : Vél a juste dû s’enfuir en se transformant en bébé troll et en sautant par-dessus la falaise, déclenchant une confusion sans pareille.

Leur compte-rendu est hélas maigre, ils ne parlent pas le troll. Cependant, ils ont vu une carte militaire avec des pions représentant des troupes Théranes. Certaines étaient au niveau de la Mer des Enfers, qui est censée être une zone tout à fait neutre. Très étrange.

Tard dans la soirée, une rumeur à l’aspect prophétique circule, celle d’une attaque Thérane imminente. Les trolls et trollesses semblent heureux d’en découdre bientôt, et je peine à voir de l’inquiétude sur les visages couturés et vétérans. Plutôt une longue et sourde rage, et une volonté de défendre leur base à l’épreuve de tout.

4. La Bataille des Pics du Crépuscule

La confusion de la bataille à suivre a rendu quelque peu délicat le rendu écrit. Aussi, suivent les journaux mêlés de T’sorbek et Alphonse.

Au milieu d’un rêve de pierre, je suis réveillé. L’alarme. Attaque ! Attaque Thérane !

Comme une seule trolle, nous fonçons vers les ponts, dans la nuit noire. Des vaisseaux Thérans s’approchent de notre position, les troupes à terre courent dans tous les sens.

Les quais géants sont remplis de trolls de toutes tailles et toutes couleurs (et toutes mouches et barbes). Nous montons donc sur le Mistral de Vent-Du-Nord et nous décollons. Mais contrairement à nos attentes notre navire disparait dans la couche de brume qui nimbe en permanence une partie des pics et nous nous dirigeons vers…. La structure entraperçue plus tôt. Une myriade de navires y sont amarrés. Confusion et chaos règnent, mais les trolls hurlent de puissantes paroles guerrières, se préparant mentalement à la confrontation.

« Que tous ceux qui ne sont pas des trolls de Cristal, s’ils veulent partir, le fassent maintenant ! »
J’hésite. Mais nous n’allons pas laisser nos alliés ainsi. De plus, il semble que les trolls savaient qu’une attaque Thérane arrivait : ce serait une sorte de piège ?

Nous remontons sur le Mistral, et nous décollons. Nous naviguons dans un silence relativf dans la brume jusqu’à entendre les bruits des combats, pas si loin de nous. Vent-Du-Nord exhorte : « Allez les gars ! On va leur montrer ! ». Et effectuant une brusque virée vers le haut, le mistral perce la couche de brume. Nous sommes au cœur de la bataille.

D’innombrables vaisseaux se livrent un chassé-croisé destructeur, les canons font feu, les hurlements emplissent l’air. Partout, des flammes rougeoyantes éclairent des corps et des vaisseaux distordus, et nos corps vibrent avec la folie de la bataille.

Nous arrivons devant l’immense porte du Kaer. Alors, nous voyons un véritable cauchemar volant : un immense cube, de près d’un kilomètre de long, s’élève au loin. Nulle voile, nul ballon ne le porte, et il semble pourvu d’une bordée de canons tous les mètres. Des vaisseaux changent leur course et lui foncent dessus, mais semblent en sous-nombre : alors, sortant des ténèbres, une véritable flotte cachée apparaît !

Le piège troll se referme sur la flotte : mais les troupes à Terre sont un autre problème…

Vent-Du-Nord nous emmène près des pics ; sur une plateforme en contrebas de l’entrée du Kaer. Nous devions alors tenter de reprendre le quai pris par les Théran : et ce n’était pas une mince affaire. La réalité du champ de bataille dépassa assez vite nos attentes : ce n’est pas la même chose d’enchaîner adversaire après adversaire, toute la journée, qu’un duel contre un monstre dans un Kaer. Chaque coup d’épée résonne contre nos solitudes, la poussière nous fait tousser, les explosions nous assourdissent et les lumières nous font cligner des yeux : un soldat abattu est immédiatement remplacé par un autre, frais descendu du navire.
L’absence temporaire du Grand Poulet de Tazok (GPT) nous coûta beaucoup.

Nous parvînmes à tenir le quai, mais nous ne pouvions plus bouger et devions attendre notre extraction. Jah’Rod était à terre, blessé, et je ne brillais pas non plus par ma forme. Les autres étaient livides, vidés de leur énergie.

C’est Vent-du-Nord qui fut notre sauveur : son vaisseau rapide nous amena à un quai plus loin de la ligne de front. C’est là que nous fûmes mis au courant du plan des Trolls de Cristal, comme expliqué dans les notes de T’sorbek. Je tiens à écrire ma désapprobation. L’idée est d’acculer les troupes Théranes pour le forcer à passer par les souterrains occupés par l’Horreur, et de laisser celle-ci se charger du reste. Démoniaque. Et dangereux ! Qui peut se targuer de connaître la limite de nourrissage d’une Horreur pareille ? À quel point dévorer une armée augmentera sa force ? Envoyer une armée entière et en fuite contre une horreur qui semble pouvoir relever les morts ? Plutôt risqué.

-NDA: Le combat à terre ne peut être compris par notre seule action, dont l’extension est limitée. Je joins ici le récit de T’sorbek, raconté à la façon des gestes épiques d’antan.

« Le navire marchand sur lequel T’Sorbeck s’est embarqué et son équipage mercenaire a été assigné à la même tâche: protéger l’arrivée des chamans. Ils accostent donc avec une grosse poignée de chamans sur leur petite plate-forme, et Renna, la chamane principale des pics du crépuscule, est avec vous. Voutée, pâle, et se déplaçant avec un bâton, elle porte autours des poignets de longs bracelets de cuir supportant des petites tiges de bois de formes variables. Tout se beau monde se fraye un chemin jusque sur la place principale, alors que les thérans sont maintenant repoussés vers l’intérieur des pics et tenus en respect par une armada trolle menée par une gigantesque trollesse d’une puissance phénoménale. Elle porte un bandeau sur l’œil, et se bat avec deux haches doubles qu’elle manie dans chacune de ses mains. Elle est torse nu, et porte de lourdes jambières de métal. Elle se démène au milieu de nombreux trolls qui semblent tous bardés de cicatrices et de vécu. Les thérans qui s’opposent à eux tombent vite sous les coups effrénés des forces d’élites Trolles. Lorsque la ligne trolle est suffisamment avancée (juste sous les arches), les chamans arrivent derrière et sont vite entourés par les militaires. Ils nettoient rapidement une partie des innombrables cadavres qui parsèment la zone; et certains se tranchent les veines et dessinent à même le sol avec leur sang des cercles et des formes abscondes, alors que d’autres chamans s’installent en leurs centres, dont la fameuse Renna, au milieu des autres. Ils s’apposent un bandeau sur les yeux, sauf la vieille sorcière qui dégaine une dague. Et sans un instant d’hésitation, elle pousse un violent cri guerrier et se plonge la dague dans un œil, puis dans l’autre. Son sang coule à terre alors qu’elle hurle de douleur et quand il rencontre le cercle de sang au centre du quel elle était, l’ensemble se regroupe sous forme de boule et s’élève dans les airs, en brillant. Alors qu’elle entame son ascension, la boule devient luisante, et son intensité lumineuse explose pour en faire un petit soleil. T’Sorbek détourne les yeux, pris d’une migraine terrible, et il se rend alors compte de deux choses. Premièrement, dans l’obscurité des pics, il est maintenant impossible aux Thérans de se battre en face d’une telle lueur: la sortie leur est inaccessible. De l’autre coté, les navires thérans sont obligés de faire volte-face et de déplacer le champ de bataille s’ils veulent avoir une chance de voir quoique ce soit au combat. Une partie des forces trolles fonce alors à l’intérieur des pics, et repousse les Thérans en profondeur… vers l’horreur qui en pourrit les entrailles. Arrivée à une dizaine de mètres de hauteur, une forme sombre obscurcit quelques zones de la boule lumineuse, en diminuant l’intensité pour que les autres ne soient pas pris dans l’éblouissement général. Les autres chamans modulent le sort lancé par Renna, pour en préserver les combattants au sol.
L’épique trollesse aux haches couvertes de sang reste à coté de Renna, et lui parle en troll. Renna reste concentrée, mais le ton du dialogue peut laisser imaginer quelque révérence guerrière. Les trolls scandent le nom de leur leader, Jar’Arak’Reth, puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit. Ils sont en formation serrée autours des chamans, le point crucial de leur plan. Des explosions retentissent au loin, et une pluie d’énormes boulets sombres s’abat sur le flanc de la montagne. Le béhémoth pilonne le champ de bataille!
Les chamans sont pour l’instant épargnés, et on pourrait jurer avoir vu quelques navires de guerre troll tenter d’intercepter certain boulets avec leurs propres bâtiments. Soucieux des vies des ceux qui les ont tant aidés, les trolls placent les autres donneurs-de-noms entre les chamans et l’ouverture des pics, avec les trolls les plus inexpérimentés qui coupent toute retraite aux Thérans. Là, dans la fragile sécurité dans laquelle on les a placés, ils observent la suite des évènements. En prêtant l’oreille à l’intérieur des pics, on peut entendre la montagne entière rugir du combat qui ronge ses entrailles, et on jurerait sentir la corruption qui se délecte à décimer les forces Thérannes en son sein. Le gambit des trolls est là: les thérans peuvent abîmer l’horreur qui habite les pics, mais si leur résistance est trop faible, ils peuvent aussi la nourrir et la renforcer. Un plan bien hasardeux que celui-là… Mais ils le savaient en partant des monts du tonnerre… Les trolls jouent quitte ou double.
Un tremblement violent retentit soudain: un boulet vient de s’écraser sur la plate forme des chamans. Les trolls, écrasés et repoussés par le choc, regardent avec stupeur l’énorme boule d’acier noire se déplier et se modeler en un espèce de félin de pierre et de métal articulé de près de trois mètres au garrot. Sa queue et ses griffes constituées de l’acier qui composait sa carapace tranchent l’air et la pierre sur laquelle il se tient, et deux joyaux luisants brillent dans ses orbites. Les trolls qui viennent l’attaquer tombent sous le coup de la bête de métal qui fait route vers les chamans, et Jar’Arak’Reth s’interpose. Elle saute alors sur la bête, mais le métal de ses haches tranche à peine celui de la chose animée. Après quelques passes d’armes, elle est balayée et d’un coup de griffes puissant, la créature projette la trollesse contre un mur proche. Puis elle s’approche de Renna, maintenant protégée par un mince rideau de trolls apeurés. Alors, tous ceux qui étaient présent purent apercevoir les extrémités terrifiantes auxquelles étaient poussés les trolls.
Jar’Arak’Reth, la grande guerrière trolle légendaire, se relève et pointe du bras son ennemi. C’est alors qu’elle prononce l’impensable:’Riag’Okh’! Un vent glacial parcourt la zone, et une forme éthérée lévite au dessus du corps de la trollesse: le torse nu d’un humain musculeux, couvert de blessures béantes et infectées desquelles suinte un pus noir et visqueux, et dont la tête est celle d’un bouc qui saigne des yeux et du museau.
Et elle marche vers le golem d’un pas calme et posé. Et quand elle marche au milieu des cadavres une énergie noire suinte des plaies de l’homme éthéré et est insufflée aux corps sans vie qui se relèvent et marchent avec elle. Les trolls reculent, et forment un bandeau de sécurité plus serré autours de Renna. Et Jar’Arak’Reth et son armée impie se ruent sur le monstre. Sous le nombre, la chose lutte avec ferveur, mais est lentement repoussée. Et alors que les corps mutilés de Thérans et de trolls ranimés teintent la scène du rouge profond de leur sang souillé, Jar’Arak’Reth charge une dernière fois la chose et d’un coup d’épaule phénoménal, la fait basculer dans le vide. La créature se heurte de nombreuses fois sur la pente abrupte de la montagne avant de sombrer dans la couche nuageuse à une centaine de mètre sous vos pied. Et la silhouette éthérée au dessus de Jar’Arak’Reth s’estompe alors que la guerrière tombe à terre, et que sa peau se fend de profondes blessures franches qui répandent son sang sur le sol. Elle se relève péniblement et rejoint les rangs des trolls interdits. Elle hurle alors des ordres décidés et reprend sa position de fer de lance de la garde rapprochée des chamans, ignorant les blessures qui l’affaiblissent.
Elle est donc questeur… de Raggok, la passion folle de la violence et de la guerre permanente. C’est donc là le prix à payer pour tenir le front contre une horreur de l’ampleur de celle qui décime les thérans en ce moment même pendant plusieurs dizaines d’années. Là encore, le châtiment a fait son œuvre: le plus puissant des héros troll n’est qu’un donneur-de-nom, et sa survie tient à de bien condamnables méthodes…
Les combattants restent dans cette position un bon moment, et font face à des vagues de Thérans qui mettent à mal la décence des chamans, mais qui ne parviennent pas à percer. Près d’une journée plus tard, les attaques des Thérans ont largement faiblit, et on apprend alors que la bataille aérienne a été perdue par les Trolls, mais que les Thérans n’ont plus assez de forces pour attaquer dans l’immédiat. Ils fuient donc, probablement pour revenir avec des renforts. Une semaine à peu près. On renvoie alors le frêle groupe de mercenaires éreintés à l’infirmerie. Le repos leur sera salutaire.»

5. Cautions morales et précautions militaires

Nous ruminons nos pensées et soignons nos blessures dans l’infirmerie militaire. Dix heures plus tard, après avoir grappillé un simulacre de sommeil, nous apprenons que les Thérans ont perdu la bataille à pied. Le plan a donc fonctionné. Ils ont hélas affirmé leur supériorité aérienne, bien que leurs troupes soient trop diminuées pour tenter un second assaut.

Le lendemain matin, à peine rafistolés, nous sommes remis à contribution. Un petit groupe de Thérans a réussi à s’extraire des Pics : ils seraient dans un sale état, et on connaît leur emplacement.

Nous sommes envoyés là-bas avec un escadron troll, avec pour mission de prendre des prisonniers. Jah’Rod ne nous accompagne pas, encore trop épuisé. Ses prouesses guerrières lui coûtent beaucoup.
Nous arrivons après peu de discussions à l’entrée de la grotte incriminée, non loin de la Mer des Enfers. L’éclaireur troll nous apprend qu’il y a dix Thérans dont quatre en état de se battre : nous allons donc négocier, en oubliant que nous ne savons pas parler le Théran.

Les hommes sont dans un sale état, et les quatre debout semblent avoir vu Parlainth. Le plus âgé parle quelques bribes de Throalique, et nous parvenons à communiquer. Tazok est plutôt motivé pour les faire souffrir et les tuer, je comprends, mais je ne cautionne pas. Cyd, Aylaan et Vél’ semblent complètement indifférents à leur sort, et Enky semble heureux d’avoir trouvé des sujets d’expérimentation -mais peut-être mon imagination va-t-elle trop loin.

Après beaucoup de réflexions pseudo-morales, nous arrivons à un compromis. Trois vaillants vont avec nous, et le dernier reste avec les blessés, que nous laissons à leur sort. L’éclaireur Troll est d’accord avec leur décision : il ne leur donne pas beaucoup d’espérance de vie de toute façon. Nous ligotons les soldats esclavagistes et repartons vers le camp de base, espérant mettre à profit la semaine de répit qui nous attend.

-Alphonse

Séance 7

Les ombres de Barsaive Marchetti_Simon Marchetti_Simon