Séance 13

L’attaque de Telluba !

Nous avons une demi-journée de préparations avant l’attaque de Telluba. T’sorbek compte aider les gardes pour la défense, tandis que d’autres dont moi allons dans le Kaer miniature formé par le sous-sol du palais. Nous aidons comme nous pouvons mais le temps nous file entre les doigts, et un sentiment d’urgence m’oppresse la poitrine.
Déjà une détonation. L’agitation au-dessus. Des elfes bardés d’épines et d’armes hurlent des ordres dans les sous-sols, alors que nous nous frayons un chemin dans les couloirs. Je joue de mes deux coudes.
Vite, j’apprends que chaque délégation elfe est revenue vers les siens. Peu tactique, mais peu surprenant. Il paraît. Les mots sont échangés à grande vitesse et beaucoup ont plus de quatre syllabes, ce qui est surprenant pour une ambiance martiale et paniquée. Le résultat est que, comme mes lecteurs l’auront compris, je ne saisis pas l’ensemble des informations autour de moi. Apparemment, la reine disposerait d’un bataillon de vingt mages de sang, avec en sus cinq elfes de sang particulièrement corrompus. Ces derniers sont d’une force extrême et on nous déconseille de les croiser. Jah’Rod déglutit.
Nous listons les défenses possibles des délégations. Les Thérans ont été massacrés. Les Tchômon peuvent se défendre, a priori par leurs consorts doués en magie offensive. Quant aux elfes du Nord, leurs capacités ne sont plus à prouver.
Mais nous n’avons aucune idée des capacités défensives des Elfes Sauvages. Ils avaient refusé la gemme de communication, contre toute attente. Au moins contre toute attente que j’avais. C’est le ministre Eldebereth qui nous demande officiellement d’aller voir ce qu’ils font et comment ils vont, ce que nous nous apprêtons à faire.

L’elfe noir et la corne brisée

Nous quittons les couloirs suffocants du palais, passablement inquiets. C’est en arrivant à l’air libre que le danger sera le plus grand. Et alors que nous prenons la route qui sort du palais, et que nous nous faisons la réflexion que cette zone est vide de gardes, une unique créature retient toute notre attention.
Il s’agit d’un elfe de Sang, seul, nu. À une cinquantaine de mètres de nous. Une vision incongrue qui n’explique pas nos difficultés soudaines à respirer. Je n’arrive pas à décrocher le regard, et je sens une terrible nausée qui monte : j’entends vaguement Cyd gargouiller que cet elfe a été marqué par une Horreur. Je m’attendais presque à ce qu’il en fût une.
L’elfe semble glisser paresseusement sur ses pieds nus, et il est pourtant rapidement sur nous. Il fixe Jah’Rod, et nous retenons tous notre souffle. Je regarde aussi Jah’Rod.

Le troll n’a plus l’air vaillant que je lui ai connu. Son bras marqué prend trop de place, et est intact, intouché. Son corps est tuméfié, ses nombreuses blessures récoltées dans le Bois-de-Sang prennent de la place. J’ai un très mauvais pressentiment.
Enfin, l’elfe sombre détache son regard et nous sentons l’air se défaire de sa poisseur. Nous hâtons le pas, encore nauséeux.
La canopée dense n’arrange pas les choses. Ce n’est jamais le cas, dans le Bois-de-Sang. Après quelques heures, alors que nous marchons définitivement au hasard vers l’Ouest, Tazok a une idée : il va communiquer avec les Esprits. Nous l’entendons sans le voir, nos yeux étant protégés pour éviter de se les faire manger par ces foutus oiseaux.
Et, surprise, un Esprit a bien vu des gens passer ! Plus vers l’intérieur du bois. Ils étaient surtout convaincus que le Châtiment revenait, mais s’il y a bien une chose que j’ai appris en côtoyant Tazok, c’est de ne pas faire confiance aux Esprits.

Un bruit soudain nous fait lever les yeux : des corneilles attaquent et dévorent des corbeaux. Un spectacle macabre. C’est Enky qui parle à une corneille, ce qui paraît incongru, mais elle lui répond en lançant un éclair vers l’Ouest : nous suivons en toute logique cette direction.
Une direction hors piste. Aucun danger à l’horizon. Mais Tazok repère une trace dans les herbes hautes, sinueuse… et alors que nous nous demandons son origine, un cri horrible retentit derrière nous !
Quand je me retourne, la vie a déjà quitté le corps du troll. La morsure l’a tué immédiatement, le choc était trop fort pour ses blessures.

Définitif, brutal, sans appel ni au-revoirs.

Le temps du deuil de Jah’Rod ne viendra qu’après que l’on mette en pièces ce Serpent. Tazok et Enky ont redoublé d’efforts, et le serpent est détruit.

Je m’approche de l’immense corps sans vie de notre compagnon, et nous partageons un instant de recueillement. Plus de trace de Nébis, mais l’endroit suinte de corruption, comme si le corps du jeune troll l’avait saignée sur ce bois maudit. Je récupère sa hache, et j’en ferai une sépulture en un lieu digne. Bon retour à la Terre-Mère, Jah’Rod, nous sommes joyeux de ton départ, car tu fais à présent partie du Tout.

Les elfes sauvages et une boule bizarre

Nous repartons vers l’Ouest, bien décidés à accomplir notre mission. Lugubres, mais alertes, nous remarquons une petite musique : des Esprits musicaux ! Une douce musique, attirante, vers de petits esprits qui flottent dans l’air… CRAC. Quel doux bruit que celui du tibia brisé d’un ami shaman. Cric. Que j’aime la mélopée de ma peau tuméfiée par des lucioles.

PAF. Plus de lucioles.

Nous revenons à nous, carrément exténués. C’est le moment que choisissent quatre serpents géants pour nous faire face : les mêmes que celui qui eut raison de Jah’Rod.

Alors que nous nous mettons en garde, prêts à en découdre à nouveau, les serpents nous tournent le dos et ouvrent la marche. Surpris, nous les suivons.
Et nous arrivons enfin devant un souterrain : et alors que nous y avançons, les cavités vont en s’élargissant. Un elfe de grande taille coiffé d’une tête de loup et vêtu d’un pagne nous attend.
Je ne retranscris pas toute la conversation tant l’elfe était peu loquace. Au bout d’une demi-heure d’exhortations, alors que Cyd était lancé sur lui expliquer en quoi communiquer avec les autres délégations était un avantage, il le coupe d’un ton neutre mais sec :

“Nous avons l’habitude de vivre dans une zone corrompue. La Gardienne est là.”.

Dit-il, en nous montrant une grande salle à part où, effectivement, la vieille Gardienne des Esprits est bien là, absolument indifférente à notre présence, d’autant que je peux en juger par la vigueur de son curage de pieds.
Il s’écoule un certain temps où nous tâtons l’espace des possibles conversations… et alors que nous allions partir dépités et quelque peu excédés, Tazok prit la parole, alors qu’il avait jusque-là observé un silence total.

“Je suis à la recherche de Celui-qui-foule-les-herbes-hautes.”

Nous en restons interdits. Mais la Gardienne des Esprits cesse immédiatement son curage intensif, un éclat nouveau dans son regard fixé sur l’orc. Elle lève alors son corps rabougri par l’âge, avec moult craquements.
Et nous passons dans une autre réalité. Une que je ne comprends pas, une qui me rend méfiant : celle de la magie chamanique.
En lieu et place de la vieille elfe se tient à présent une elfe dans la force de l’âge, resplendissante de pouvoir. Ses guenilles ont laissé place à une robe aux motifs riches et complexes, et elle exécute des mouvements gracieux dans l’air. C’est un dialogue, un dialogue entre elle, Tazok, et… quelque chose d’autre.
Car il y a une présence ici avec nous. Une grande forme oblongue flotte devant nous. Je ne comprends pas un traître mot de ce qu’elle dit, mais notre chaman écoute. Sa tête repoussante se hoche et se contracte étrangement tout au long de l’échange, pendant lequel j’arrive à échanger un coup d’oeil avec T’sorbek : il est, comme moi, dépassé.

Et tout à coup, la gardienne revient à elle. Elle échange quelques mots en elfique avec Cyd, et va s’allonger : assez rapidement, nous comprenons que ses ronflements sont une invitation à quitter les lieux. L’elfe coiffé d’une tête de loup accepte que nous dormions dans la salle commune. Nous apprenons son nom : Pog. Je cherche une blague, mais mon sens de l’humour est atrophié par le deuil.

Sur le chemin, nous interrogeons Tazok, qui nous parle du “Cimetière du carnage” dont la chose lui a parlé.
<<tu>>
Un silence.
<<et>> Pique Cyd.
<<ce>> Fait remarquer T’sorbek.
<<il>> Tazok tapote son sac, où je sais que sa précieuse statuette se trouve.
J’enjambe quelques elfes sauvages et cherche un endroit où dormir dans la grande salle malodorante. Après avoir empêché le vol de la marmite de T’sorbek, nous nous posons. Je feuillette mon livre à images sur le jardinage, avant de m’effondrer de sommeil.

Celui qui venait de loin

Le matin est bruyant, brutal, difficile. Les elfes sauvages ne donnent pas une impression d’organisation.

Malgré tout, une corneille-guide nous est offerte pour nous indiquer le chemin. Elle sera mangée par les corbeaux dans les premières vingt minutes de marche, mais nous acceptons.
C’est maussades que nous prenons la route vers le palais.
Au détour d’un chemin de ronces et de souffrances, un buisson nous attaque carrément ! C’est l’affront de trop. La chose est courtaude, couverte d’écorce épineuse, et semble manier une lance végétale.
La lance passe à proximité et m’érafle dans un sifflement. Derrière moi, un crépitement caractéristique de filaments en train d’être tissés commence à se faire entendre : mais le combat n’ira pas jusque-là. Une esquive, et une attaque coordonnée avec T’sorbek : la chose vole en éclats. Lui donner le coup fatal m’a mis une sacrée crampe à la jambe.

Le trajet commence à se faire difficile, mais au bout d’une demi-journée, nous savons que le palais est non loin. Mais de petits cris insupportables précèdent une nouvelle attaque !
Trois singes de petite taille nous agressent sauvagement. Corrompus, sans nul doute : mais une menace assez limitée, même si leurs morsures sont très douloureuses.
Ce n’est que quand le dernier a le crâne fendu que j’en vois vingt autres qui nous courent dessus depuis les profondeurs du Bois. Nous courons éperdument jusqu’au palais…
…et y arrivons fourbus, endeuillés, rincés, blessés, vannés, crevés, et globalement adjectivés.

Une bonne nuit de sommeil nous attend dans les précieux lits à épines de quarantaine, mais avant, un rapport alarmant nous attend. Les T’chômon ont été attaqués, et ils ont essuyé de lourdes pertes. En nous déplaçant ainsi de faction en faction, nous nous exposons au danger, sans pouvoir être certains d’apporter notre aide.

Durant la journée du lendemain, nous nous entraînons chacun de notre côté, essayant de parfaire nos techniques en vue d’un combat proche. Garder les esprits vifs, les muscles chauds, les lames acérées.
C’est en fin de journée que le ministre des armées nous informe qu’ils n’ont à présent plus aucune nouvelle de Shawk… voilà qui est très fâcheux. La magicienne du Loa n’a que peu de rivaux, et au moment critique, elle serait notre atout maître.

Maître Draneth, une elfe à la voix fluette mais directive, se joint au ministre pour nous conseiller.
<<telluba>>
Sur les mots du ministre, un grand elfe du Cathay bien bâti fait son entrée. Il parle Throalique sans accent aucun:
<<bien>>
Il porte un marteau à la ceinture, ainsi qu’une épée dans le dos, un dos large de combattant.
<<tu>>
Un hochement de tête modeste, très T’Chômon. Puis un demi-sourire. <<je>>
Cyd approuve rapidement l’ajout. Et nous nous remettons en route vers le camp de base des elfes du Cathay immédiatement.

Sur la route, nous échangeons quelques informations avec Dzaïe, ainsi que quelques plaisanteries. Et bien que le coeur n’y soit pas encore, j’apprécie la compagnie de cet elfe enjoué : je me prends à espérer qu’il marche longtemps avec nous, et en bonne santé.

Comment combattre un Garmek, et autres horribles choses

Nous arrivons à Trianel. Du mois, ce qu’il en reste. Tout est dévasté sur 90 pour cent de la zone attaquée : les arbres ont été déracinés, des bâtiments, soufflés.
Partout des cadavres calcinés glacent la scène de leur immobilité.
Une huile poisseuse couvre le sol et colle à nos pieds, comme le dégoût colle à nos tripes.
Tazok prélève un peu de cette poix et quelques os, puis revenons au palais : les longs kilomètres que nous parcourons chaque jour commencent à me peser.

D’autant plus que nous apprenons que les Srahachis ont été attaqués ! Ainsi que les elfes sauvages. Encore une fois, nous ne pouvons pas être partout à la fois… et nous tablons sur les Srahachis, et y allons de nuit ! Apparemment nos longues marches ont complètement décalé nos cycles de sommeil.
Tout le monde au palais a d’ailleurs les yeux complètement hagards.
Nous avions combattu aux pics du crépuscule, et nous commençons à avoir vécu quelques combats. Mais ici, l’ennemi est à la fois partout, et nulle part. L’immobilité, l’attente, l’impuissance me donnent l’impression désagréable d’être pris dans la toile d’une immense araignée, où nous nous débattons tous, alors qu’elle vient tous nous achever en commençant par les plus affaiblis.

Nous arrivons en zone Srahachis passée la minuit, et après que des gardes armés de sabres courbes nous aient reçus… une brume se met à apparaître ! Les rejetons attaquent !
L’air commence à se déliter… la zone a déjà été attaquée, des morts jonchent le sol. Une flèche enflammée part, un signal, ou une attaque, mais nous la suivons !
Une forme étrange trône en plein centre de la zone : c’est Cyd qui s’en approche discrètement. À son retour, je le trouve bien gris.
<<c’est>>
Le Vizir vient à notre rencontre, et nous lui exposons le problème. Combattre des morts connus est difficile, mais pas des morts inconnus : nous proposons d’échanger dix soldats de Sigrid contre vingt soldats du Vizir.

D’abord réticent, mais poussé par l’urgence, il accepte notre marché et envoie le message via la pierre de communication.
Alors que nous sommes tendus comme des arcs, et que les heures s’écoulent, insupportables… les fiers guerriers de Sigrid arrivent enfin.
Et alors qu’ils s’arrangent avec les Srahachis et que nous pensions obtenir un répit…
…un tremblement de terre !

Le sol se soulève, très près de nous. Un grand ver sort du sol ! Deux mètres de diamètre, des tentacules partout… un Dhôl !
Le rejeton d’Horreur pousse un cri strident, et crache des nuées d’insectes : elles s’agglutinent rapidement, et des formes vaguement animales nous chargent.
Avant que j’ai eu le temps de réagir, un guerrier nordique me passe devant en hurlant, toutes lames dehors, et saute dans la mêlée !
Quel honneur que de combattre aux côtés d’elfes aussi fous ! Ils semblent n’avoir aucune conscience du danger. Le combat est confus, brutal, et se termine en notre faveur. Je me suis surpris à y hurler tout du long.

Zaï Weï sait se battre, il ne manie pas le marteau que dans la forge : apparemment l’épée dans la tronche des horreurs aussi.
C’est avec le moral quelque peu remonté que nous cheminons avec les elfes du nord jusqu’à leur campement : là-bas, Fröwyn nous reçoit. Ses armes de lancer lui servent de vêtements tant elle en est fournie. Le camp d’aspect tribal est moins sommaire que chez les elfes sauvages, mais nous ne sommes pas ici pour faire l’architecture elfique comparée.
Après un repas viandé, nous nous mettons à l’abri dans une tente pour espérer y passer une bonne nuit, pour une fois.
Mais un grand bruit dans la nuit s’assure que ce ne soit pas le cas !
Nous nous réveillons en sursaut quand nous constatons qu’un Baggi est en face de nous ! il a percé le toit, et vomit quelque chose par terre… avant de s’enfuir.
Dans l’amas gélatineux régurgité par l’immonde gorille, nous distinguons une forme elfique et inconsciente… Shawk !

Séance 13

Les ombres de Barsaive Marchetti_Simon Marchetti_Simon